Dans l’Ennéagramme, les instincts constituent une dimension structurelle qui colore profondément la manière dont chaque Type se manifeste dans la vie quotidienne. Ils désignent trois grands besoins fondamentaux présents en chacun de nous, mais dans des proportions et des formes variables : se conserver, se relier, appartenir, s’adapter.
Les 3 instincts fondamentaux
L’Ennéagramme distingue trois grands champs instinctifs fondamentaux qui organisent la survie humaine. Ils ne sont pas simplement des besoins biologiques, mais des systèmes primaires d’orientation de l’attention, à travers lesquels la conscience sélectionne, hiérarchise et interprète le réel.
Ces instincts fonctionnent comme des structures psycho-biologiques inconscientes. Ils orientent simultanément la perception, l’émotion et l’action, sans passer par la réflexion rationnelle. Ils déterminent ce qui apparaît comme vital, prioritaire ou menaçant dans l’expérience.
Ils constituent donc des matrices d’adaptation, issues de l’histoire évolutive de l’espèce, et toujours actives dans la psyché humaine contemporaine.
Nos instincts agissent comme des filtres
qui dirigent notre énergie vers certains objectifs ou activités.
Une base d’expression pour l’ego
Dans une perspective structurelle, les instincts sont les premiers niveaux où notre force vitale prend forme dans la psyché humaine. Ils constituent la base à partir de laquelle l’ego se structure, se défend et s’adapte.
Tout être humain a les trois instincts,
mais entretient une relation particulière avec chacun d’eux.
Basés dans le centre instinctif (corps), les instincts vont influencer inconsciemment nos actions et nos sentiments autour de 3 domaines de préoccupations qui vont assurer la survie de l’espèce : survivre, se relier, s’adapter. C’est notre part ‘d’animalité’, héritée de notre évolution.
Abus de langage : instincts, pulsion et besoin
Dans le langage courant de l’ennéagramme, on parle souvent ‘d’instinct blessé’. Cette formulation est utile pédagogiquement, mais elle peut induire une confusion.
Du point de vue plus structurel, l’instinct n’est pas en lui-même blessé. Il est plutôt une fonction vivante de la pulsion de vie, une force d’auto-organisation orientée vers la survie et la continuité de l’être.
On peut donc dire que l’instinct est traversé par la pulsion vitale qui cherche à maintenir l’unité, la sécurité et la cohérence du système vivant.
Ce qui est affecté dans l’histoire de l’individu, ce n’est pas l’instinct en tant que tel, mais plutôt la manière dont le besoin est perçu, la manière dont il est régulé et la manière dont il est satisfait ou frustré dans l’environnement précoce.
Autrement dit, ce n’est pas l’instinct qui est blessé, mais le rapport au besoin instinctif qui se trouve déformé, rigidifié ou compensé.
Instinct de conservation : se préserver
L’orang-outan, le plus grand mammifère arboricole au monde, plutôt solitaire.
Il régit nos besoins de survie en fournitures matérielles et en sécurité, y compris la nourriture, le logement, la chaleur et les relations familiales. Il représente le niveau d’énergie le plus bas.
Un instinct de conservation blessé donne lieu à une personnalité préoccupée de sécurité, d’environnement matériel, ou d’autoprotection excessive.
On peut le résumer à 3 axes de préoccupations dans le domaine de la préservation de Soi.
Sécurité et Bien-être (santé). Etre attentif à notre santé et se protéger, de même que nos proches et nos ressources. Cela comprend la sécurité, les relations de soutien et la prévention des dangers.
Fondations / Ressources. S’appuyer sur une structure ou un cadre (foyer, famille) et acquérir suffisamment de ressources pour survivre, sans menacer la perte de celles que nous avons déjà. Cela comprend aussi la notion de confort dans nos vies.
Compétences / Sens pratique. Maintenir et optimiser les éléments qui rendent les deux premiers axes possibles, par l’ajout de compétences pratiques mais aussi par la pérenisation de routines et de traditions.
L’instinct d’auto-conservation SP est corrélé à la figure nourricière, généralement la mère.
Avantages :
- Grande capacité à assurer la sécurité matérielle, la stabilité et la prévoyance.
- Sens pratique développé, gestion efficace des ressources, attention à la santé et au bien-être.
- Aptitude à créer un environnement stable, confortable et protecteur pour soi et ses proches
- Persévérance, discipline, sens de l’organisation et de la routine.
Inconvénients :
- Risque d’anxiété excessive liée à la peur du manque ou de l’insécurité.
- Tendance à l’inertie, à la monotonie ou à l’isolement (priorité au confort sur la nouveauté).
- Difficulté à sortir de la zone de confort, peur du changement ou de la prise de risque.
- Possibilité de sacrifier les besoins relationnels ou passionnels au profit de la sécurité.
Instinct sexuel : se relier
Couple de babouins. Source : Unsplash.
Il régit notre sexualité, nos relations intimes et nos amitiés étroites, ainsi que la force vitale de notre corps. Il représente le niveau d’énergie le plus intense.
Un instinct sexuel blessé génère une quête fusionnelle ou un besoin compulsif d’intensité et de séduction.
On peut le résumer à 3 axes de préoccupations dans le domaine de la transmission :
Attraction / Répulsion. Envoyer des signaux au plus large groupe pour attirer quelqu’un, se montrer soi-même, tout en hésitant entre pousser et retenir l’attention et l’énergie pour créer de l’intérêt, de la tension et de la préoccupation. Nos forces et caractéristiques sont mises en évidence. A l’attention d’un récepteur, l’énergie va se porter spécifiquement sur cette personne. Cela inclut le charme et la séduction et les relations ‘en tête-à-tête’ intenses.
Exploration / Affirmation. Découvrir la richesse des possibilités qu’offre le monde et obtenir ce que l’on veut, souvent avec peu d’inhibition. L’énergie est galvanisée par l’excitation dans le but de supprimer ou de traverser les frontières des autres. Cela inclut le charisme, l’ambition, la satisfaction des désirs.
Synergie / Fusion. Partager une connexion intense à l’autre, laisser une trace, un héritage, jusqu’à fusionner, qui va au-delà de la connexion. Beaucoup de forts SX recherchent une fusion intense avec l’objet de leur attention.
Avantages :
- Grande intensité émotionnelle, passion, capacité à créer des liens profonds et exclusifs
- Recherche d’expériences fortes, de transformation, d’aventure et de dépassement de soi.
- Charisme, magnétisme personnel, capacité à inspirer ou à attirer l’attention.
- Courage d’explorer l’intimité, la vulnérabilité et la connexion authentique.
Inconvénients :
- Risque de relations fusionnelles, de jalousie, de possessivité ou de rivalité.
- Tendance à l’instabilité, à l’impulsivité ou à la prise de risque excessive.
- Difficulté à s’adapter à la routine ou à la stabilité, peur de l’ennui ou du vide.
- Possibilité de négliger la sécurité matérielle ou les besoins sociaux au profit de la passion.
L’instinct SX est corrélé aux figures parentales
et à l’environnement immédiat
Instinct social : s'adapter
Interaction de 3 groupes de bonobos, Wamba. Photo Takeshi Furuichi
Il régit nos besoins d’appartenance, de participation et contribution au sein d’un groupe plus large et de la communauté.
Un instinct social blessé produit une hypervigilance sur la place dans le groupe, un besoin de reconnaissance sociale ou une peur du rejet.
On peut le résumer à 3 axes de préoccupations dans le domaine de la navigation parmi les autres.
Lecture et Disponibilité. Ouvrir des limites personnelles pour inviter et recevoir les autres. L’attention est ouverte, déployée vers l’extérieur avec une facilité sur ce qui entre et sort de notre champ d’attention. Cela comprend être réceptif à la vie intérieure des autres.
Création et maintien de connexion (Identité/Statut). Détecter les couches, les limites et les nuances des environnements et des circonstances sociales, ouvrant à une sensibilité de ‘vue d’ensemble’. Cela apporte de la profondeur aux contextes sociaux qui aident à reconnaître les mécanismes de la dynamique interpersonnelle pour y connaître sa place, trouver son rôle ou les relations à entretenir parmi les autres.
Participation / Contribution (Pouvoir/Influence). Sentir son impact sur les autres, ressentir le flux de l’échange, et transmettre intentions et sentiments de manière appropriée à la situation. Cela permet à la fois d’être nourri par les interactions et de les nourrir par notre contribution individuelle.
L’instinct social SO est corrélé à la figure protectrice,
généralement le père.
Avantages :
- Forte capacité à s’intégrer dans les groupes, à tisser des réseaux et à comprendre les dynamiques collectives
- Sens de la coopération, de la solidarité, du partage et du service à la communauté.
- Aptitude à coordonner, organiser, animer ou fédérer autour d’un projet commun.
- Sensibilité à l’harmonie sociale, à la réputation et à la contribution au bien commun.
Inconvénients :
- Risque de dépendance à l’approbation ou à la reconnaissance du groupe.
- Tendance à négliger ses besoins personnels ou intimes au profit du collectif.
- Difficulté à poser des limites, à dire non, ou à s’affirmer individuellement.
- Risque de superficialité dans les relations, peur de l’exclusion ou de la solitude2.
La boucle vertueuse
Aucun instinct ne fonctionne en vase clos : chacun a un rôle, et il a besoin des deux autres pour le jouer pleinement.
- L’instinct de Conservation (Survie) a besoin de se sentir soutenu par le groupe (Social) et animé par une passion/une connection (Sexuel) pour que la survie ait un sens.
- L’instinct Social (Appartenance) a besoin d’individus en bonne santé (Conservation) et animés par un désir authentique (Sexuel) pour que le groupe soit vivant et créatif.
- L’instinct Sexuel (Transmission) a besoin d’une base stable (Conservation) et d’un monde pour se déployer (Social) pour que la transmission soit fertile.
Une double interprétation
Selon les écoles, la manière d’interpréter les instincts diffère considérablement. Deux grandes perspectives coexistent :
-
L’une les envisage comme des ressources énergétiques naturelles, avec une hiérarchie d’usage (approche descriptive).
-
L’autre les considère comme des pulsions blessées, qui déterminent notre stratégie défensive principale (approche psychodynamique).
Ces visions ne s’opposent pas ; elles se complètent et permettent une lecture beaucoup plus riche de la personnalité.
L’approche causale
Développée par Claudio Naranjo, en prolongement des intuitions d’Oscar Ichazo, cette lecture repose sur une vision psycho-dynamique de l’ego. Dans cette perspective, les instincts ne sont pas neutres : ils représentent des zones de vulnérabilité où l’enfant a vécu un manque, une frustration ou une carence affective.
L’instinct dominant n’est donc pas une zone de compétence, mais un symptôme : là où l’ego se crispe, cherche à réparer un manque ou à éviter la souffrance.
L’objectif ici est de mettre en lumière cette compulsion inconsciente, pour :
- reconnaître la souffrance originelle,
- désamorcer les défenses rigides,
- et réintégrer l’instinct blessé de façon plus libre et humaine.
Cette approche est précieuse pour un travail thérapeutique profond, car elle connecte les instincts à l’histoire émotionnelle de l’individu, et à la manière dont son ego s’est structuré pour survivre.
L’approche descriptive
Dans cette perspective, popularisée notamment par Russ Hudson et l’école américain, les instincts sont vus comme des forces vitales naturelles. Chaque être humain dispose des trois instincts fondamentaux mais les mobilise de manière inégale, selon une hiérarchie spontanée propre à chacun : c’est ce qu’on appelle l’empilement instinctif.
L’instinct dominant est celui que la personne active le plus facilement : il est bien intégré, disponible, et oriente ses priorités de manière préconsciente.
Cette lecture est descriptive et dynamique : elle permet à la personne de :
- mieux comprendre où circule son énergie instinctive,
- repérer ce qu’elle néglige dans son développement,
- et s’engager dans un travail de rééquilibrage progressif pour intégrer les instincts oubliés.
Ici, l’objectif n’est pas de guérir une blessure mais de retrouver une fluidité énergétique globale, dans les trois sphères fondamentales de la vie humaine : le corps, la relation, et le lien social.
L'Instinct dominant
Même si les trois instincts ont une structure holarchique (entités indépendantes et parties d’un tout plus grand) en fonctionnant de concert, un des instincts va recevoir la majorité de notre attention et de notre énergie.
C’est notre instinct dominant, celui sur lequel nous nous concentrons le plus : il se manifeste d’une façon archaïque et peut nous entraîner dans divers excès sous stress. Ses besoins non négociables doivent être satisfaits.
Cet instinct est si présent en nous que nous ne le voyons pas. Les gens peuvent parfois le percevoir comme un angle mort, car il peut être difficile d’observer notre comportement intrinsèque comme étant distinct de qui nous sommes. À mesure que l’on descend dans son niveau de santé, les priorités de cet instinct deviennent de plus en plus compulsives et négligées.
Notre instinct dominant peut donc être SP, SX ou SO.
Le contexte parental et ses apports culturels peuvent ou non avoir déterminés notre instinct dominant (qui peut tout aussi bien être inné) mais ils influent assurément sur la manière dont il se hiérarchise et sur son niveau de santé ou de dysfonctionnement.
Avant la construction de la personnalité, notre Soi émotionnel et instinctif a été modelé par nos premières interactions avec notre entourage. L’instinct qui a été le plus insatisfait durant l’enfance peut donner lieu à un comportement spécifique basé sur des préoccupations et des obsessions visant à réparer cet instinct ‘endommagé’.
Instinct SP dominant
En bonne santé, les SP Dom ont souvent une qualité ancrée ou pratique ; ils développent fréquemment un degré élevé d’autosuffisance, de discipline et de maturité. De nombreux SP Dom se consacrent à des programmes d’amélioration personnelle.
En déséquilibre, un instinct SP dominant peut se manifester par une préoccupation obsessionnelle pour les questions de santé, de finances, de sécurité ou sur la mortalité. Dans les faits, comme la vie est éphémère et la sécurité une illusion, l’inquiétude est générale, quelle qu’elle soit.
Instinct SX dominant
En bonne santé, les SX Dom apportent souvent une certaine passion dans leur vie. Ils sont généralement disposés à expérimenter et à prendre des risques pour atteindre leurs idéaux. Ils sont également prêts à se sacrifier pour ceux qui comptent le plus pour eux. Ils ont un sens élargi de ce qui constitue le moi et ont tendance à fusionner avec ceux qu’ils aiment.
En déséquilibre, ils ont tendance à se débattre avec des problèmes de besoin et de dépendance, car ils sentent qu’ils ont besoin de relations pour récupérer des parties perdues ou inaccessibles de soi. Leur tendance à la fusion, lorsqu’elle est poussée à l’extrême, peut conduire à une incapacité à protéger des limites importantes. Le désir d’intensité de l’expérience peut conduire un SX dominant à prendre des risques inutiles, être impatient et s’ennuyer ou être frustré par la réalité mondaine. Lorsque la personnalité globale est déséquilibrée, la recherche de sensations fortes ou l’automédication entrent parfois en jeu et peuvent conduire à diverses formes de dépendance.
Instinct SO dominant
En bonne santé, les SO Dom sont les plus susceptibles de sacrifier leurs intérêts étroits au service de ce qui est plus grand qu’eux. Ils s’étendent vers les autres et ont souvent une sorte de générosité avec leur temps et leur énergie. Ils sont conscients de la dynamique de groupe et des courants émotionnels sous-jacents.
En déséquilibre, cela peut conduire à un besoin de se conformer aux normes du groupe afin d’obtenir l’acceptation. Ils peuvent parfois ne pas se concentrer sur les besoins du moi lorsqu’ils recherchent leur identité en termes d’un tout plus large. Étant les plus conscients des opinions des autres, ils souffrent le plus lorsqu’ils ressentent du rejet social et sont plus enclins à des sentiments de honte.
Identifier l'instinct dominant
- Quel est l’instinct qui vous préoccupe le plus ?
- Sur lequel vous concentrez-vous le plus souvent ?
- Qu’est-ce qui vous motive le plus ?